Par Rémi Ouellet
Qui peu blĂąmer un chasseur de claironner ses exploits ? Je vais vous raconter lâhistoire dâun doublĂ© de lagopĂšdes alpins que jâai rĂ©alisĂ© le 19 mars 2010 aux confins du QuĂ©bec et du Labrador Ă la hauteur du cinquante-quatriĂšme parallĂšle. Ayant la chance dâoccuper un poste me permettant de voyager Ă la grandeur de la belle province il nâest pas rare que pendant la saison de chasse hivernale jâemporte mon fusil et mes raquettes dans mes bagages. Que faire alors quand un gars de chasse se retrouve Ă Schefferville en plein hiver ! Regarder la tĂ©lĂ©vision ouâŠChasser ? Nous sommes ici au royaume des perdrix blanches, autant en profiter.
Depuis 2007 que je vais travailler dans ce bled, je nâai jamais vu autant de gibier. Des lagopĂšdes et des liĂšvres Ă profusion .Les lĂ©poridĂ©s, personne ne chasse ça ici. Ni les Innus (Montagnais) ni les Naskapis et encore moins nous les blancs, câest comme ça que les autochtones nous appellent. Ce sont les mĂȘmes liĂšvres que ceux du sud, c'est-Ă -dire de la vallĂ©e du St Laurent (LiĂšvre variable dâAmĂ©rique). Dans la taĂŻga le liĂšvre est relativement facile Ă chasser, les forĂȘts sont petites et claires, surtout en hiver alors que la neige permet au chasseur dâaccĂ©der pratiquement partout .Tout ce que ça prend en fait câest une bonne paire de raquettes.
Les lagopĂšdes, alors lĂ câest fantastique. Les perdrix blanches Ă©voluent partout dans ce nord manifestement grand oĂč Il existe deux espĂšces de lagopĂšdes ; Il y a tout dâabord le plus commun, le lagopĂšde des saules et son trĂšs proche cousin Le lagopĂšde alpin autrefois appelĂ© lagopĂšde des rochers.
Les populations de ptarmigans sont sujettes Ă des variations cycliques sâĂ©tendant sur approximativement dix ans. Câest Ă dire que pendant le sommet dâun cycle il y a des lagopĂšdes partout dans lâimmensitĂ© nordique. Si bien que les individus ayant nichĂ©s sur la limite sud de lâaire de nidification se dĂ©placent jusquâau fleuve ST Laurent. Je me rappelle avoir chassĂ© la perdrix des neiges pendant lâhiver 1990 alors quâil y en avait dans les villages de Forestville, RiviĂšre Portneuf et Colombier sur la cĂŽte nord prĂšs du Saguenay. Ce mĂȘme hiver, des copains avaient fait de beaux tableaux de blanches dans les rĂ©gions situĂ©s Ă la tĂȘte du Lac St Jean.
Le journal des jĂ©suites rapporte quâen 1648 les perdrix blanches sont en quantitĂ© prodigieuse. Durant le mois de dĂ©cembre plus de 1 200 de ces perdrix ont Ă©tĂ© tuĂ©es Ă BeauportâŠ
En
Que dire alors de NapolĂ©on âA Comeau qui affirme que les gens de la cĂŽte nord, entre Mingan et Godbout tuent 60 000 perdrix blanches en 1885. Il avoue lui-mĂȘme en avoir abattus 164 en un seul matinâŠ
Source; Histoires vraies de chasse au Québec,
Donald Guay,VLB éditeur.
Les lagopĂšdes alpins (lagopus mutus) qui effectuent Ă©galement des dĂ©placements se mĂ©langent parfois aux lagopĂšdes des saules (lagopus lagopus) quand il y a une explosion des populations. Autrement il sâagit dâaller chasser sur les montagnes pour voir des petites blanches des rochers. Ce matin mon collĂšgue de travail qui nâest pas du tout chasseur mâaccompagne pour la ballade en raquette. Comme il nâest jamais venu dans cette partie de la province, aujourdâhui il est promu au titre de dĂ©clencheur Ă distance de camĂ©ra⊠Le soleil est radieux et coup de chance, il est tombĂ© une fleurette de neige pendant la nuit pour effacer les vieilles traces de perdrix. MĂȘme si nous sommes en mars, la couche de neige est encore Ă©paisse mais le doux temps du week-end dernier fait en sorte quâil y a une croĂ»te solide nous permettant dâaller facilement partout .Comme il sâagit de mon troisiĂšme voyage Ă Schefferville cet hiver, naturellement je retourne chasser aux places oĂč jâai eu du succĂšs. Ma technique est simple .Il sâagit de rouler lentement en voiture et quand il y a des pistes fraĂźches de lagopĂšdes, de mettre les raquettes et de poursuivre la voie jusquâau gibier.
Nous progressons dans ce paysage silencieux ou le seul bruit audible est celui de la neige crissant sous les raquettes jusquâau faite dâune colline en zigzagant entre les arbres pour tenter de surprendre une dizaine de perdrix qui selon les pistes, sont passĂ© ici tĂŽt ce matin.
Au dĂ©tour dâune pointe dâĂ©pinettes chĂ©tifs, complĂštement invisible parce que blanc sur blanc câest difficile de les distinguer, la compagnie Ă©clate dans un tintamarre de battement dâailes.
Jâai le temps dâaligner une blanche, de presser la dĂ©tente puis dâen ajuster une autre qui tombe Ă peu de distance de la premiĂšre. VoilĂ , Tout ça se passe en une voir deux petites secondes et pourtant ce sont des instants dâĂ©ternitĂ©. Lâimage dâune perdrix immaculĂ©e se cabrer sur ce bleu dâazur avant de choir dans la neige reste figĂ© dans mes souvenirs.
Câest en allant rĂ©cupĂ©rer mes blanches que je rĂ©alise que ce sont des lagopĂšdes alpins. Comme elles sont petites comparativement Ă la cousine des saules, les pattes plus menus et le bec dĂ©licat en plus de lâapparat du coq, le masque noir qui relie bec Ă lâĆil. Mon premier doublĂ© de lagopĂšde alpin Ă vie .Comme elles ne volent que sur 200 ou
Chemin faisant, en passant entre deux rangĂ©s de rĂ©sineux nous dĂ©couvrons un chemin de liĂšvre balisĂ© et bien droit, une vĂ©ritable autoroute Ă liĂšvres qui relie les lignes dâĂ©pinettes aux broussailles du ruisseau. Je dis alors Ă mon compagnon « longe la ligne dâĂ©pinettes et regarde au loin, tu vas voir des liĂšvres. Moi je progresse de mon cĂŽtĂ©. Si il y a des liĂšvres ici câest certain quâon va les surprendre ».
DâoĂč je suis je discernes mon compagnon Ă travers le maigre rideau dâĂ©pinettes moussus et devant âŠune paire de longues oreilles partiellement dissimulĂ© derriĂšre un monticule de neige, jouant Ă lâhomme invisible.
DĂ©solĂ© mon vieux mais je tâai vuâŠPAN ! Au mĂȘme moment sur ma gauche un deuxiĂšme liĂšvre sort de sa cachette et dĂ©boule Ă toute vitesse vers un bosquet plus dense quand brutalement il exĂ©cute une spectaculaire culbute le cul truffĂ© de plomb. Jâen ai le souffle coupĂ©! Deux liĂšvres en mĂȘme pas une minute. Heureusement nous ne sommes plus loin de la voiture car je souffre. Chacun doit porter sa croix ! EuhâŠcâest que jâai les Ă©paules sciĂ© par le poids du gibier ! Dur la vie quand mĂȘme !...
Cette semaine de chasse des petits gibiers dans ce coin isolĂ© du QuĂ©bec est de loin la plus extraordinaire que jâaie vĂ©cu depuis belle lurette.
Du gibier de qualitĂ© Ă la pelle, une tempĂ©rature Ă©tonnante si je la compare Ă dĂ©cembre ou jâai chassĂ© par moins 50âŠet une ambiance divine. Câest ce genre dâaventure que je vous souhaite de vivre un jour au pays des aurores borĂ©ale.
Un beau tableau de chasse réalisé par l'auteur