«Paul, es-tu à l’écoute? Je vais avoir besoin de ton aide…»
19 h 30
Le soleil est en train de disparaître tranquillement derrière les épinettes et je viens tout juste de m’installer dans la cache du site Moak. Il fait un bon 16 °C et le vent est inexistant. De leur côté, les mouches noires sont vraiment de bonne humeur et les maringouins, toujours un peu plus lève-tard, se joignent à la fête donnée en mon honneur. J’allume mon Thermacell pour tenter de les repousser.
La forêt est calme et le paysage est particulièrement radieux, alors que je compte les minutes qui passent. Ce matin, j’ai eu de la difficulté à rester éveillé pendant les trois heures passées à attendre qu’un ours noir visite l’appât, et pour ce soir j’ai dû trouver un moyen de me garder alerte.
François St-Onge était chargé d’effectuer la tournée des différents sites d’appâts de la pourvoirie, et il vérifiait également les allées et venues des ours d’un poste de chasse à l’autre.
Dans une poche de mon manteau, j’ai vidé une boîte de Smarties, et il y en a juste assez pour que j’en mange un à toutes les deux minutes jusqu’à la fin de ma période de chasse. J’ai placé ma montre à côté de moi et c’est en suivant le temps écoulé que je parviens à ne pas somnoler. Je ne suis pas le meilleur chasseur à l’affût, et je préfère une approche plus active, mais quand il est question d’ours, il n’y a pas 56 façons de le récolter. Alors j’attends.
19 h 45
Eh bien, il n’y a plus un seul moustique autour de moi. En fait, aucun insecte ne vole près de la cache. Ça fonctionne bien, ce diffuseur de répulsif d’insectes! L’air se déplace faiblement vers ma gauche et vers l’arrière… j’espère que les ours n’arriveront pas de ce côté.
19 h 51
Bon, je viens de manger mon premier Smarties car le marchand de sable rôde déjà non loin. J’ai pourtant très bien dormi à l’auberge, mais j’ai peut-être abusé de l’excellent repas que Louise nous a préparé ce soir. Et puis, le soleil nous a solidement tapé sur la tête pendant la journée tandis que nous pêchions au lac Mikinak. Ces facteurs combinés expliquent peut-être ma somnolence, et je me demande si… mais qu’est-ce qui a fait ce bruit?
C’est tard en matinée par une journée pluvieuse que Paul a récolté ce bel ours noir avec un tir bien placé dans la zone vitale à une distance d’environ 100 m.
Les sceptiques seront confondus
Dès notre arrivée dans la cour de l’auberge, il est clair que nous sommes maintenant dans le nord. À notre départ de Montréal en ce samedi matin du début de juin, les arbres étaient en feuilles, les fleurs printanières nous éblouissaient par leurs couleurs vives depuis déjà quelques semaines et le tout ressemblait de plus en plus à l’été. Mais sur le site de la pourvoirie du lac Lareau, c’était encore tout à fait le printemps.
Les bourgeons à peine éclatés en bordure de route témoignaient avec éloquence de l’avancement de la saison. Le propriétaire des lieux, Mario Bigras, nous a confirmé que la neige venait tout juste de finir de fondre sous les conifères et qu’aujourd’hui marquait la première apparition des mouches noires.
Mon oncle Paul Dubuc, qui m’accompagnait pour ce reportage, s’était préparé en conséquence. Il avait apporté plusieurs bonbonnes d’insectifuge, pour les périodes passées à la pêche, et une veste tout en filet avec capuchon pour la chasse.
En effet, notre programme incluait de la pêche à l’omble de fontaine sauvage et de la chasse à l’ours aux extrémités de la journée. Quand M. Bigras nous a fait visiter les lieux, une fois nos bagages déposés dans notre suite à l’auberge, il nous a d’ailleurs menés à un hangar abritant un gros ours noir qu’un client de la pourvoirie venait de récolter à l’arc. La bête me semblait immense et, selon les estimés de Paul qui s’y connaît davantage en ursidés, elle devait faire dans les 113 kg (250 lb).
Un beau premier trophée pour cet archer qui ne tarda pas à nous raconter son histoire en détails après nos poignées de main et nos félicitations. Qui plus est, son compagnon nous raconta ensuite qu’il en avait raté un autre ce même matin, à l’arc également. C’était très inspirant de voir que les ours semblaient d’humeur vagabonde.
Après moins de 10 minutes de pêche, Paul a attrapé un bel omble de fontaine sauvage en pêchant au lancer avec une petite cuillère ondulante.
Le dimanche matin, nous nous sommes levés très tôt, car Paul souhaitait être dans sa cache avant le lever du soleil et nous avions une bonne distance à parcourir pour nous rendre au site du lac Marilou. La cache pouvant accommoder deux chasseurs, je me rendis sur place avec mon oncle, question de servir de caméraman/photographe si la chance nous souriait.
Si Paul tenait à ce qu’on arrive si tôt, c’est qu’il se fiait à son expérience et au dire de nombreux autres chasseurs avec qui j’en avais discuté. Selon eux, étant des animaux très furtifs, les ours ne s’approcheraient des sites appâtés qu’au moment où le soleil se lèverait ou se coucherait. Le restant de la journée pourrait être consacré à la pêche.
François St-Onge, un gentilhomme à la retraite qui s’occupait de rafraîchir les sites appâtés de la pourvoirie, était d’un autre avis. Selon ses observations, les ours du secteur n’étaient pas si matinaux, car la plupart des bêtes aperçues près des appâts ou dans les chemins semblaient s’activer vers le milieu de la journée. M. Bigras et son fils Jérémie nous en avaient dit autant la veille avant d’aller se coucher. Mais nous nous sommes entêtés à ne pas courir le risque de manquer le passage d’un gibier en arrivant trop tard.
La cuisinière attendait notre retour à midi, et nous avions convenu de terminer notre chasse à 11 h pour revenir à temps pour le repas. L’attente s’est donc amorcée très tôt. La pluie tombait allègrement, et nous avons patienté à l’abri dans notre cache munie d’un toit et de deux grandes fenêtres. À 11 h, aucun gibier ne s’était montré. Ramassant notre matériel, nous étions sur le point de sortir de la cache quand nous avons aperçu une boule noire qui descendait la colline devant nous en traversant une coupe à blanc!
Nous nous sommes donc vite réinstallés et Paul s’est préparé pour un tir. L’animal était à un peu plus de 120 m, mais il s’approchait d’un pas paresseux pour venir quérir sa pitance juste devant nous. Je retins mon souffle un instant et, dès que mon partenaire eut l’ours bien en joue de côté, il fit feu avec sa .30-06. Atteint en pleins poumons, l’animal fit un bond puis s’enfuit d’une trentaine de mètres avant de s'écrouler. Et nous qui allions quitter les lieux…
La mienne est plus grosse que la tienne
Le lendemain, nous allions troquer la carabine pour la canne à pêche en visitant le lac Clair pour une journée de pêche à la truite mouchetée. En cette journée venteuse de front froid, Jérémie nous accompagnait comme guide pour nous permettre de profiter de sa bonne connaissance du plan d'eau et nous aider à effectuer le portage du lac Benès au lac Clair. Tout le matériel a été assemblé en moins de deux et nous sommes partis en apportant un bon lunch pour pouvoir passer la journée sur l’eau.
Rendus à destination, nous sommes embarqués tous les trois dans la chaloupe d’aluminium cachée dans le sous-bois près du lac, puis nous sommes partis en pêchant à la traîne. Jérémie nous conseilla la bonne vieille cuillère suivie d’un bas de ligne avec un ver comme méthode, et pendant que je préparais mon équipement, Paul se mit à lancer près de la rive avec une petite Grabber de Weaver. Cette petite cuillère ondulante fait souvent fureur et c’était encore le cas cette fois-là . Après seulement une dizaine de lancers, mon compagnon a capturé un bel omble mâle de 2 lb 2 oz (près de 1 kg).
À la fin de la journée, nous avons dégusté un autre bon souper et l’équipe de la pourvoirie est venue s'enquérir du résultat de notre journée de pêche. Taquin, mon oncle ne se fit pas prier pour spécifier qu’il avait pris le plus grand nombre de poissons ainsi que le plus gros. Son récit fit surtout état de sa grande expérience et de son instinct de pêcheur plus raffiné, qui expliquaient pourquoi moi, le «jeune», n’avais pris que quelques truitelles. Je pris donc mon mal en patience, et laissai mon invité profiter de ses succès. Son large sourire, en relatant notre première sortie de pêche du voyage, exprimait combien la journée avait été agréable.
J’eus l’occasion de me reprendre le surlendemain en après-midi. Après un avant-midi passé à la chasse, Paul et moi sommes partis pêcher dans la partie sud du lac Lareau. Presque au bout du lac, alors que je ramenais mon offrande que je traînais depuis déjà un bout de temps pour la rafraîchir, ma canne se plia violemment sous l’attaque d’une belle truite. Elle était puissante et, seulement en la voyant passer près de nous durant le combat, j’annonçai à mon oncle qu’il venait de perdre son titre de «pêcheur international de course».
Après avoir passé la prise à l’épuisette, ma supposition s’avéra juste avec un poisson de 2 lb 3 oz, c’est-à -dire 1 oz de plus que celle de Paul. Bien entendu, mon oncle m’expliqua ensuite qu’il ne m’avait taquiné que pour me motiver à prendre un poisson plus gros que le sien!
Le lac Mikinak est réservé à la pêche à la mouche, et malgré sa petite taille il renferme une étonnante population de truites mouchetées. Le lac est également bien entouré par la forêt boréale et se trouve au fond d’une dépression qui le rend agréable à exploiter même si le temps est venteux.
Une pourvoirie au sommet de sa région
Mario Bigras et son épouse Louise Marineau ont acheté la pourvoirie du lac Lareau en 2006. Le couple, originaire de la région des Laurentides et anciens propriétaires agriculteurs de serres biologiques, ont acquis l’établissement de Français qui avaient eux-mêmes acheté la pourvoirie vers 2002. Mais la pourvoirie existe depuis 1948, à l’époque des clubs privés, quand la compagnie Benson & Hedges a construit l’auberge et les autres chalets.
L’établissement a connu plusieurs propriétaires avant que Robert Threlfall en prenne possession aux débuts des années 1990. Pendant une dizaine d’années, la pourvoirie s’est bâti une solide réputation grâce à sa chasse à l’ours, allant même jusqu’à proposer des forfaits de chasse garantie. Quand M. Threlfall a vendu la pourvoirie du lac Lareau à des propriétaires européens, la chasse de l’ours a été complètement abandonnée. Pendant près de 10 ans, la population d’ours a évolué sans contrainte jusqu’à atteindre son niveau actuel qui est impressionnant. Voilà pourquoi le taux de succès a été si élevé lors de la première saison de chasse à l’ours mise en place par la famille Bigras. De même, durant la saison de notre séjour six chasseurs sur sept ont récolté leur gibier.
La pourvoirie du lac Lareau, c’est aussi beaucoup plus que de la chasse à l’ours noir. Avec un territoire exclusif de plus de 180 km² incluant plus de 80 lacs, dont un peu plus de la moitié exploités pour la pêche, le disciple de saint Pierre a de quoi s’amuser. On retrouve de l’omble de fontaine indigène dans l’ensemble des plans d’eau du territoire, et même la rivière Windigo qui sillonne en marge de la partie est de la pourvoirie accueille une saine population de salmonidés sauvages.
Localisé sur un haut plateau de la Haute-Mauricie à une altitude d’environ 830 m, le territoire de la pourvoirie est même plus élevé que le réservoir Gouin (à environ 50 km au nord à vol d’oiseau) et que la ville de La Tuque (à 134 km au sud par la route). Le bassin versant comprend donc un nombre impressionnant de lacs de tête, ce qui peut expliquer l’omniprésence de la mouchetée. La pêche se fait dans des embarcations de fibre de verre de taille variable agencée aux dimensions du plan d’eau, et le mode de propulsion privilégié est le moteur hors-bord de 9,9 ch ou plus petit, ou encore le moteur électrique.
À l’automne, on peut y pratiquer la chasse à l’orignal dans un des douze territoires exclusifs d’une superficie minimale de 10 km² (un par groupe). Certains secteurs comportent déjà quelques miradors, dont la solidité est vérifiée annuellement. On peut également pratiquer la chasse de l’ours à la même période (à l’arc ou à l’arbalète seulement), et après l’orignal les chasseurs de gélinottes, de tétras et de lièvres sont invités à venir sillonner les innombrables chemins forestiers aménagés par les compagnies pour extraire la matière ligneuse.
Les séjours en chalet ou à l’auberge incluent une grande variété de services, selon le forfait. Nous avons logé dans une suite de l’auberge comprenant vue sur le lac Lareau, deux lits et une salle de bain complète avec douche. En soirée, nous avons relaxé dans le grand salon de l’auberge après les excellents repas concoctés par Louise. Bref, avec tout ce confort, à peine étions-nous partis que nous avions déjà hâte de revenir en soirée.
«Va nous-en chercher un gros!»
Pour notre dernière journée, nous avons débuté avec une escapade de pêche sur le lac Mikinak, plan d’eau dédié à la pêche à la mouche seulement. Le lac était tout petit et semblait peu profond, mais Mario nous avait assurés qu’il y avait beaucoup de truites, et des belles à part ça. Nous ne nous sommes donc pas fait prier pour embarquer dans la camionnette pour nous rendre sur les lieux avec un moteur électrique, nos coffrets de mouches et nos longues perches dans la caisse.
N’étant pas de fins connaisseurs du monde de la pêche à la mouche, nous avons commencé par pêcher à la traîne avec des modèles classiques : un Woolly Bugger noir pour moi et un petit Muddler vert olive pour Paul. Il avait eu un franc succès avec cette mouche la veille dans le lac Lareau. Quelques tours du lac plus tard, rien.
Après quelques changements de mouche, nous commencions à douter de la présence même de poissons dans ce lac quand tout à coup nous avons aperçu un rond de gobage apparaître sur l’eau. Nous nous sommes approchés puis avons épié les petits insectes en surface. L’idée nous est venue de réduire la taille de nos artificielles, et il n’en fallait pas plus. À presque chaque passage subséquent, une truite endiablée s’est emparée de l’offrande.
Avec un beau soleil au-dessus de nos têtes, la journée allait bon train, et ce fut bientôt le moment de retourner à l’auberge pour prendre une bouchée avant de revêtir mon attirail de chasse et me rendre à ma cache. Juste avant de quitter l’auberge, c’est la charmante Marie-Pierrot Leblanc (aide-cuisinière et serveuse lors de notre séjour) qui me lança : «Va nous-en chercher un gros!»
Peu de temps après, deux grosses masses noires passèrent dans la forêt derrière moi, sans faire le moindre effort pour être discrètes. À mon grand soulagement, le vent ne portait pas dans leur direction, si bien que je n’avais qu’à rester silencieux et à épauler lentement mon arme sans mouvement brusque pour avoir ma chance. Le premier ours qui atteignit l’appât était de taille moyenne et ne semblait faire aucun cas de celui qui le suivait, qui était pourtant beaucoup plus gros. Cet ours imposant était un mâle qui tentait de séduire la femelle.
Bien conscient que la morphologie d’un ours diffère passablement de celle d’un cervidé, je ne voulais pas courir de risque et souhaitais effectuer un bon tir sur l’animal de côté, pour bien atteindre la zone vitale. Cependant, le gros ours se pointa à l’appât me faisant face, et sitôt arrivé dans l’ouverture, il sembla regarder dans ma direction d’un air un peu suspicieux. Peut-être sentait-il les Smarties dans ma poche?
Je n’eus pas le temps de me poser d’autres questions, car je voyais bien que l’animal se doutait de quelque chose. Grâce à ma position de tir très confortable et à la faible distance qui nous séparait, je pus mettre le croisillon de mon télescope sur la base du cou de la bête, sous son menton, puis faire feu.
L’ours s’est affaissé en un clin d’œil, sans même faire un pas. La femelle, tout près, resta un peu surprise après la détonation, puis en voyant son compagnon soudainement si immobile. Elle s’est approchée de lui, l’a bousculé d’une patte avec l’air de se demander ce qu’il faisait couché là , et ensuite elle s’est retournée pour continuer à se nourrir des pâtisseries que François avait apportées le matin-même.
Ce n’est qu’après tout le travail pour extirper de la forêt mon premier ours noir chassé, puis l’avoir apporté chez mon boucher, que j’ai enfin su son poids qui se chiffra à 136,5 kg (301 lb) éviscéré. Un trophée à la viande succulente! Quelle belle façon de finir un voyage combiné de chasse et de pêche, et dire que François m’a avisé de la présence d’ours encore plus gros dans les parages…
Voici l’ours de l’auteur qui pesait plus de 136 kg (300 lb). Sur la photo, nous pouvons voir Jérémie, le fils du propriétaire qui guide à la pourvoirie.
FICHE TECHNIQUE
Pourvoirie Lac Lareau
565, chemin de la Rivière
Piedmont, QC
J0R 1K0
Tél. : 450 227-1911 (hors saison)
Tél. : 819 666-2840 (en saison)
Courriel : info@laclareau.ca
Site Web : www.laclareau.ca
Zone 28
PĂŞche
Forfaits disponibles en plan américain, européen (juste en chalet) ou à la journée, avec des prix allant de 45 $ par jour pour les enfants jusqu’à 155 $ par jour durant la haute saison en plan américain. Tarif familial spécial en chalet pour la période du 28 juin au 28 août. Le plan américain comprend les trois repas par jour et l’éviscération des poissons.
Aménagements : douche, toilette intérieure, eau chaude et courante dans les chambres de l’auberge; dans les chalets, réfrigérateur et cuisinière au propane, électricité (génératrice) et oreillers.
Plusieurs services offerts, dont location de moteurs hors-bord et électriques et de vestes de flottaison. Également disponibles sur place : essence, glace, vers, leurres divers. Guide disponible sur demande.
Chasse
La chasse à l’ours noir se déroule au printemps et se pratique en plan américain (600 $ par chasseur pour 3 jours) et européen (500 $ par chasseur pour 4 jours, minimum 2 chasseurs).
La chasse de l’orignal (2400 $ pour 4 chasseurs pour 7 jours) et celle du petit gibier (séjour en chalet seulement; 75 $/jour/chasseur) se déroulent de septembre à la fin octobre.
Comment s'y rendre?